Lancer

Les mammouths ont-ils disparu parce que l’homme se mit à courir ou parce qu’il se mit à lancer ? Les deux, et c’était trop pour les premiers, devoir courser ces gadjos à deux pattes qui finissaient par s’arrêter à bout de souffle et vous lançaient une pierre en pleine gueule.
Le lancer était donc une alternative à la fuite.
Soudain l’homme a cessé de flipper, il s’est arrêté
retourné baissé, s’est penché pour ramasser une
pierre puis redressé, a levé le bras, visé son adversaire…
et manqué sa cible. Dès le départ du projectile,
le premier lanceur sut qu’il avait foiré. Car il
avait accompagné la pierre des yeux. La distance
entre son action et le résultat faisait de lui un homme
à projet, un homme capable de regarder les objets
voler, capable de les guider par les yeux vers la cible
de son agressivité. Puis quand l’homme convertit son
agressivité en désir il lança des disques, des javelots,
et des fusées dans l’espace. Lancer est l’extension de
la main dans l’espace, la continuation de la volonté
par la gravité (balistique). Mes yeux suivent ma main
accrochée virtuellement au projectile. Lancer ne s’arrête
qu’à la retombée.
Les joueurs de curling le savent
qui, accroupis, gardent le bras tendu vers la pierre
jusqu'à son arrêt définitif. Accompagner le geste fait
partie du geste. Les yeux assurent la continuité entre
la main, le projectile et la cible. Sans cet accompagnement,
ou souci, ou inquiétude, le lancer ne serait
qu’un jet. Dès lors la fin du geste devient son apothéose.
A la télévision ce n’est pas le javelot qui m’intéresse
– je le vois à peine – c’est le blocage du corps
et le visage du lanceur. Les meilleurs sont ceux dont
les yeux vont jusqu’au bout. Pas ceux qui espèrent
encore quand manifestement le lancer est manqué,
ni ceux qui se détournent trop vite comme si leur
volonté était trop courte, mais ceux qui ne se relâchent
qu’après s’être rejoints eux-mêmes dans la
réussite d’une intention. Cet art de contempler une
continuité de soi hors de soi se retrouve chez tous
les lanceurs.
La concentration des visages dans la salle de contrôle de la Nasa lors du lancement d’une navette est la plus belle manifestation d’un collectif de lanceurs, d’une démocratie de lanceurs. Les regards des spectateurs vérifient le travail des milliers de mains qui ont présidé à ce miracle qui nous émeut ensemble.
Par les gestologues, mardi 27 février 2007 à 12:15 - Génériques - #14 - rss


Une question virgule un beau geste ?
Commentaires | votre avis
1. Le dimanche 2 décembre 2007 à 17:16, par Rameur