Le lancer était donc une alternative à la fuite. Soudain l’homme a cessé de flipper, il s’est arrêté retourné baissé, s’est penché pour ramasser une pierre puis redressé, a levé le bras, visé son adversaire… et manqué sa cible. Dès le départ du projectile, le premier lanceur sut qu’il avait foiré. Car il avait accompagné la pierre des yeux. La distance entre son action et le résultat faisait de lui un homme à projet, un homme capable de regarder les objets voler, capable de les guider par les yeux vers la cible de son agressivité. Puis quand l’homme convertit son agressivité en désir il lança des disques, des javelots, et des fusées dans l’espace. Lancer est l’extension de la main dans l’espace, la continuation de la volonté par la gravité (balistique). Mes yeux suivent ma main accrochée virtuellement au projectile. Lancer ne s’arrête qu’à la retombée.

Les joueurs de curling le savent qui, accroupis, gardent le bras tendu vers la pierre jusqu'à son arrêt définitif. Accompagner le geste fait partie du geste. Les yeux assurent la continuité entre la main, le projectile et la cible. Sans cet accompagnement, ou souci, ou inquiétude, le lancer ne serait qu’un jet. Dès lors la fin du geste devient son apothéose.

A la télévision ce n’est pas le javelot qui m’intéresse – je le vois à peine – c’est le blocage du corps et le visage du lanceur. Les meilleurs sont ceux dont les yeux vont jusqu’au bout. Pas ceux qui espèrent encore quand manifestement le lancer est manqué, ni ceux qui se détournent trop vite comme si leur volonté était trop courte, mais ceux qui ne se relâchent qu’après s’être rejoints eux-mêmes dans la réussite d’une intention. Cet art de contempler une continuité de soi hors de soi se retrouve chez tous les lanceurs.

La concentration des visages dans la salle de contrôle de la Nasa lors du lancement d’une navette est la plus belle manifestation d’un collectif de lanceurs, d’une démocratie de lanceurs. Les regards des spectateurs vérifient le travail des milliers de mains qui ont présidé à ce miracle qui nous émeut ensemble.